Pas de doute, Sam Coombes et Rob Chapman sont des instrumentistes confirmés. Dès les premières notes, on perçoit une maîtrise technique qui ne se démentira à aucun moment dans cet enregistrement. Ils font aussi manifestement preuve d’une connaissance approfondie du jazz contemporain, imprégnés qu’ils sont des audaces héritées des formations de Miles Davis et John Coltrane ou de l’axe Art Blakey / Horace Silver. Voilà des qualités louables qui cependant risqueraient de ne guère distinguer Coombes et Chapman de la multitude de jeunes musiciens que l’on a vu émerger ces vingt dernières années. Mais le plaisir du jeu qui est le leur, comme ce remarquable son d’ensemble qu’ils ont su tirer du talent individuel de chacun, les sortent décidément du lot et méritent une attention toute particulière. Leurs solos et le quartette qu’ils dirigent font entendre une vraie personnalité, trait infiniment plus rare que ce qu’ont à offrir les iconoclasmes convenus.
Leur association (accidentelle ou peut-être prédestinée, qui sait ?) était en germe depuis près de dix ans. Lorsque Coombes et Chapman se rencontrèrent pour la première fois en 1995, ni l’un ni l’autre n’étaient étudiants en musique à l’université dans leur Grande-Bretagne natale. Passés par des formations classiques sur leur instrument respectif, ces autodidactes de l’improvisation jazz partagèrent une série d’expériences musicales avant de se réorienter, chacun de son côté, vers des carrières de musiciens qu’ils engagèrent une fois leur diplôme en poche. Tandis que Coombes restait à Londres où il formait un quartette, Chapman partait s’installer à Toronto pour plusieurs années. Leur chemin se croisèrent une nouvelle fois par hasard en 2001 à Paris où l’un et l’autre pensaient n’être que de passage. Prenant conscience de leurs affinités musicales et mutuellement séduits par leurs qualités d’écriture, ils décidaient de former un groupe et se mirent en quête des partenaires dont ils avaient besoin. Ils furent ainsi bientôt rejoints par le bassiste Gargano Mauro en 2002 et un an plus tard, par le batteur Frédéric Delestré.
Static Shock, résultat d’un an de travail sur le continent et outre-Manche, parvient à capter cette énergie qui a permis au quartette de s’attirer un nombre croissant de fans. Le programme s’agence entre texture et structure grâce à l’expertise de Coombes sur trois saxophones et à la flûte, et au penchant des compositeurs pour les constructions inattendues. Les morceaux phares sont plutôt dus à Coombes dont le “Moving Figures” constitue une bonne présentation du groupe avec ces ostinatos rapides et ses superpositions de figures rythmiques. Si l’on n’est pas dans le blues au sens traditionnel du terme, la trace en marque profondément la forme, le phrasé du compositeur (à l’alto) et de Chapman.
“T’en souviens?”, de Chapman, mais dont le thème est emmené par le soprano, est une ballade enlevée aux couleurs vaguement latinos. Après un premier morceau particulièrement intense, le contraste nous fait vite comprendre que les deux leaders du groupe savent aborder des registres plus intimes avec la même conviction et la même complicité émotionnelle. Chapman entraîne le morceau tout en élégance tandis que le solo de Coombes glisse d’une sensualité contenue vers une ampleur mélodique de plus en plus généreuse. Chapman est également à l’origine de « All Set » qui en revient à un tempo plus appuyé pour jouer d’un ritardando inattendu dans le déploiement mélodique. Le thème entraîne Coombes jusqu’aux limites du registre aigu de l’alto et les solos de piano et d’alto, très ‘burnout’ modal, font bientôt place à un Delestré déchaîné.
Le titre de “Confluences”, signé par Coombes, aurait pu avoir été choisi en hommage à la rencontre des deux leaders du groupe. Joué sans accompagnement, le long solo introductif de Gargano, d’une virtuosité époustouflante, nous conduit vers un thème alerte aux accents espagnols ponctué de ce même break qui conclura le morceau. Coombes y est à nouveau au soprano. ”Pastel City”, resserré sur le duo piano/ saxophone soprano, met le projecteur sur Chapman qui nous gratifie d’une ample introduction rubato puis d’un solo. Le tempo plus lent, combiné à une palette harmonique plus large, fait entendre les sources (on discernera même un lointain écho de Duke Ellington) d’un musicien dont les premières amours se situent quelque part entre Oscar Peterson, Herbie Hancock et Bill Evans.
Avec “Effervescence”, Coombes est de retour à l’alto pour un opus rapide perlé de puissantes ponctuations thématiques. D’une forme étonnante pour sa combinaison d’écriture ici, modale, là, en progressions harmoniques verticale, d’aucuns se laisserait facilement convaincre que McCoy Tyner et Horace Silver se sont partagé le travail. “Just the One”, qui opte pour tempo médium dans le thème servant de leitmotiv, nous fait ensuite entendre le ténor de Coombes. Le rythme élastique accélère pour le solo de ténor avant une accalmie préparant une nouvelle flambée pour le solo de Chapman, puis de Delestré avant d’en revenir à la mélodie.
La tension dramatique atteint son paroxysme avec “Rude Awakening / Peur bleue”, de Coombes, composition remarquable tant pour sa cohérence narrative que pour son mordant. L’entrée en matière fait la description de ce réveil brutal [rude awakening] dans un questions-réponses entre les accords lancinants du piano et le biscornu des traits de l’alto. Le climat se détend avec un tempo qui monte par petites touches pour s’installer progressivement. Coombes attaque les solos qui oscillent entre humeur contemplative et emballements déclamatoires, utilisant les changements de tempo et de dynamique qui le conduisent à des débordements multiphoniques et à un ‘growl’ cuivré. On entend la même vigueur chez Chapman dont les solos exploitent résolument l’ambivalence harmonique du morceau. Gargano et Delestré se montrent parfaitement en phase avec ce climat émotionnel, de la tension croissante qu’il font monter derrière le piano jusqu’à la courte transition basse-batterie ramenant au thème « brutal » de départ et au long vamp final qui se perd dans un horizon encore chargé d’angoisses irrésolues.
“Awa”, signé par Mauro Gargano, donne l’occasion au bassiste d’un solo lyrique après l’exposition du thème. Mais cette ballade profite aussi de l’introduction de Chapman et d’un redoutable emballement final emmené par Coombes au soprano. Le thème de « Coup de froid » utilise une sorte de construction en miroir et, plus généralement, se situe dans la lignée du quartette de Coltrane, notamment lorsque le ténor du compositeur vient prendre le relais du solo piano pour continuer en trio.
Avec “Week End in New York”, le pianiste nous offre une composition toute en simplicité et en bonne humeur terminant sur un ad lib dont l’efficacité nous laisserait volontiers croire que l’on a atterri dans une boîte de danse latino. C’est sans doute là le titre le plus immédiat du cd et que Delestré fait tourner avec un talent consommé. Coombes y fait son unique apparition à la flûte et continue de papillonner tandis que les dernières mesures s’éloignent. « On the Up », de Chapman est un blues en 16 mesures dont l’atmosphère sud-américaine est encore un peu différente ici. D’une facture plus classique que les autres compositions de l’album, « On the Up » parvient tout de même à inclure certains détours atypiques, tel ce refrain d’ensemble inséré entre les solos de ténor et de piano, ou ce solo de batterie accompagné par les trois autres instruments.
En choisissant le titre “Static Shock”, Coombes et Chapman ont voulu refléter une diversité d’ambiances liées entre elles par une seule et même énergie qui traverse l’album. Mais ce titre pourrait aussi décrire la décharge que doivent s’attendre à recevoir tous ceux qui ne connaissent pas encore le quartette. Si, à l’image des jeunes leaders de ce groupe, la musique est pleine de fougue, voire même d’effronterie, elle est aussi tendue entre une riche culture et nombres de possibilités encore latentes. Rien de surprenant à ce que le quartette Coombes/Chapman ait été accueilli avec enthousiasme à chacune de ses apparitions. On peut dores et déjà parier que leur réputation ira grandissante grâce à cet album qui promet ce groupe à un très bel avenir.
Bob Blumenthal
Boston, février 2005
Traduit de l’anglais par Thierry Labica