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Il était une fois dans la ville lumière, deux “espèces” de guitaristes de Jazz. Je ne parle pas de divisions stylistiques, acoustique/électrique, blues/bossa nova, traditionnel/avant-garde ou autres : ils étaient américain et français.
Les Américains inventèrent cette musique, ils l’avaient dans le sang. A l’exception de Django Reinhardt, les guitaristes français ne faisaient que reprendre les formes créées par les Américains. Mais c’est maintenant de l’histoire ancienne.
Le monde est devenu plus accessible : on voyage plus facilement, on trouve les mêmes disques partout, tout le monde peut écouter tout le monde, influencer tout le monde. Seuls comptent le talent et l’honnêteté. Les racines sont devenues branches et les branches racines. Aujourd’hui tout ce qui compte c’est de savoir jouer. La vérité est dans le son, la géographie ou l’histoire n’ont rien à y voir. Et ces deux gars jouent vraiment.
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J’ai écouté cet enregistrement sur cassette avant la sortie du disque, sans identification de piste. Et peu m’importait de savoir sur quel canal sortait tel musicien. Seul comptait le travail d’équipe. Ces deux guitaristes sont universels. Lorsque deux maîtres musiciens jouent ainsi coeur à coeur, attendez-vous à des miracles.
Pendant des années, Tal Farlow a estimé plus noble et digne d’exercer son métier de peintre en enseignes plutôt que de jouer une musique sans âme. Aimant la vie des petites villes, il s’était installé dans le port de Sea Bright, dans le New Jersey. De temps en temps, il posait ses pinceaux pour aller jouer avec des musiciens tels que Ray Brown, Chico Hamilton, Charles Mingus, Horace Silver ou Max Roach. Quand il ne pouvait jouer sa musique, il peignait des enseignes. Ainsi naissent les légendes vivantes.
Lorenzo De Stefano, un jeune cinéaste qui avait tous les disques de Tal, décida de lui consacrer un documentaire. Pour De Stefano, le caractère expressif de son visage, la petite ville où il vivait, la peinture d’enseignes et sa virtuosité insaisissable formaient un sujet magnifique.
Le film fut retransmis sur la chaîne anglaise Channel Four et projeté au Festival du Film de Berlin. C’est ainsi que l’Europe découvrit soudain Tal Farlow, ses intervalles inhabituels, ses harmonies sophistiquées, son toucher si nuancé et son aisance sur tempo rapide. Tal Farlow est un guitariste pour guitaristes. Un incroyable jeune homme de 71 ans qui semble rajeunir tous les jours car il est mû par la musique, non l’envie ou l’égo, et la musique est une fontaine de jouvence.
De l’autre côté, Philippe Petit, 38 ans, l’un de ces virtuoses français qui font partie de ceux que les Américains regroupent injustement sous le terme condescendant de “musiciens de Jazz français” (la xénophobie n’a pas encore disparu de la surface de la terre). Il a joué avec les meilleurs de ses pairs Barney Wilen, Aldo Romano, Didier Levallet, Alain Jean-Marie, Michel Graillier, Louis Petrucciani, Riccardo Del Fra, Jean-François Jenny Clark et le guitariste belge Philip Catherine pour n’en citer que quelques uns. Mais il fait également partie de ces rares Français qui, malgré les préjugés, ont réussi à dépasser les frontières et à se joindre à des musiciens Nord-Américains tels que Dizzy Gillespie, Joe Albany, Jimmy Gourley, Miroslav Vitous, Shirley Scott, Mickey Roker, Steve Gilmore ou Eliot Zigmund.
Philippe Petit joue des accords d’une grande richesse et de merveilleuses lignes de basse ; de plus il sait écouter. Nous sommes ici en présence de deux musiciens qui s’écoutent. Pour autant que l’écoute soit la base de toute communication musicale, elle est malheureusement denrée rare. Appréciez-la ! Ecoutez les s’écouter !
Bien qu’il soit timide, gentil et modeste, Philippe Petit a conscience de sa puissance peu commune. Mais laissons le parler :
“J’ai rencontré Tal Farlow en 1983, lors d’un atelier. C’est l’une des plus belles expériences de ma vie. Nous avons rejoué ensemble au Congrès International de la Guitare à Cannes en 1986, et c’est là que tout a vraiment commencé. Nous avons joué à Paris et sommes partis en tournée. Ce fut pour moi une révélation. Tal est un musicien fascinant, une légende de la guitare et du Jazz. Je l’admirais depuis mes débuts à Bordeaux. C’est l’un des grands créateurs du Jazz moderne. Lorsqu’on joue avec lui, la musique évolue tous les soirs. C’est un magicien du son qui dépasse les limites de l’instrument. C’est aussi un être humain exceptionnel, courtois, d’une simplicité et d’une droiture désarmantes. Sa relation à la musique est toujours neuve, et bien qu’il soit déjà totalement accompli, il ne cesse de chercher. Pour moi, le Jazz est une philosophie de vie. Il est important de respecter les différences de chacun et de rester ouvert à toute nouvelle rencontre, à la fois humaine et musicale”.
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Leur collaboration humaine et musicale s’épanouit comme une fleur au printemps. “Standards Recital” représente la “World Music” au sens le plus humain du terme. La communion entre deux êtres, deux guitaristes swinguant à quatre mains dont l’empathie est telle qu’ils sonnent comme une même sensibilité, un seul coeur débordant tous les périphériques, autoroutes et carrefours du monde.
Voici le village mondial de la guitare, où règne l’harmonie.
Mike ZWERIN
Mike ZWERIN, qui a joué du trombone avec Miles Davis, Eric Dolphy et Téléphone, est journaliste musical au “International Herald Tribune”.