"VENDREDI 14" - PREFACE
Pourquoi faire un disque ? La question est culottée si l'on songe à la quantité absurde d'enregistrements mis sur l'étal chaque mois, et sur la nécessité desquels il vaut mieux jeter un voile pudique. Faire un disque, ce n'est plus donner à entendre, encore moins à écouter. C'est occuper le terrain, dire que l'on existe, accéder aux tournées. Faire de l'argent, si l'on est naïf. Luigi Trussardi est l'archétype du musicien qui n'a aucunement besoin de faire un disque. Sa reconnaissance, son centimètre carré d'ego, on les entretient pour lui : il aurait pu s'asseoir sur un passé glorieux, se contenter de la longue étape avec Nougaro, constituer son pré-carré de souvenirs et tirer sa révérence. Mais il est irremplaçable. C'est du moins ce que pensent tous les souffleurs, les pianistes et autres vocalistes -les bassistes aussi, pour qui il représente la fixité du totem. Combien de fois ai-je entendu implorer, en dix ans de programmation musicale "Appelle donc Luigi !", exhortation de dernier recours, assurance tous risques, certitude du zéro-défaut dans l'industrie rythmique. "Rhythm is his business" aurait dit Jimmy Lunceford, qui en avait fait sa devise... Il y a des raisons à cette mono maniaquerie : on peut jouer avec un batteur un peu retardataire et un tantinet raide (il suffit, si l'on peut dire, de jouer contre lui...) On peut fermer la bonne oreille si le pianiste esquinte un accord crucial. On ne peut pas tolérer l'approximation chez un bassiste. Luigi Trussardi est l'homme des certitudes. Il est, à sa manière, un fondamentaliste : l'accord proprement décomposé dans le temps mais sur le temps, l'art d'accompagner, mais aussi de raccompagner le soliste vers la sortie, l'attaque franc du collier, la note dont le bois s'épanouit ce qu'il faut avant que la suivante ne l'étouffe en douceur : c'est ce strict minimum -qui tient pourtant du luxe- qu'Ellington aima chez Jimmy Blanton et Oscar Pettiford. C'est ce sur quoi Miles Davis braisait ses phrases pendant que Paul Chambers était au charbon. C'est ce que Luigi Trussardi perpétue. Doublement, d'ailleurs : la basse piccolo, piège pour la justesse, rend ici justice à son chant. Honneur aux invités ! Charles Bellonzi, d'abord, "tandemisé" naturellement avec le contrebassiste : histoires confondues, parcours parallèle. La batterie selon Kenny Clarke, c'est-à-dire la précision, le drive, la netteté. Le bebop, bien sûr. Une charleston que l'on entend se fermer sans ferrailler, une caisse claire qui a de la sève et des balais aux poils drus. Une batterie au sens le plus organiquement noble. Charles "Lolo" Bellonzi compose aussi ; comme un mélodiste. CQFD. D'Olivier Hutman, on pourrait déjà admirer ce qui saute aux oreilles : une sorte de virtuosité batailleuse, auto-suggestive, de celles qui exhortent au dépassement. Largement suffisant pour justifier sa présence. Il possède pourtant ce qui ne s'acquiert qu'au long cours, après avoir décimé réflexes, icônes, notes polluantes : un sens extraordinaire du placement et de la dynamique. Je sais, pour l'avoir souvent observé, quelle jubilation secrète il éprouve à voir s'enfoncer les touches d'un accord à peine arpégé, comme pour en étirer le swing à l'extrême limite. Vous l'entendez, vous le voyez. Vous sentez l'immense culture, mûrie à l'écoute de ceux qui étaient forcément autre chose que des pianistes : Nat "King" Cole, Ahmad Jamal, Herbie Hancock. Ceux qui ont trouvé. Un guitariste, Pierre Dor-Ragon : sans le connaître, on sait pourquoi il est là. Il phrase comme Luigi lui-même conçoit ses chorus, en limitant les moyens à la stricte nécessité de ce qu'il doit raconter. Jimmy Raney ou René Thomas ne s'y seraient pas pris autrement. Mais qui s'en souvient, de ce jazz où l'épure valait tous les plans, toutes les recettes ? Peut-être bien Marc Thomas, qui devra encore supporter l'anathème qu'on réserve aux inclassables. Il est saxophoniste. Il sait chanter : paroles, scat et euphonie. C'est beaucoup ? Tant mieux : les disciplines ne s'annulent pas, elles se nourrissent. Je retrouve la nonchalance gracieuse de Dexter Gordon, sa sonorité palpable, le temps qu'il donne aux notes. Un brin plus technicisé, peut-être : dès lors, comment pourrait-il mal chanter ? Et Anne Ducros, Américaine ou Française ? Comme Mary Pierce, alors ? Je vous le demande. Pourquoi faire un disque. Eh bien, justement...

François Lacharme