"INTROSPECTION" - CITIZEN JAZZ.COM

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Journal de l'île


On entend déjà les grincheux : encore du bebop un répertoire rabâché, du jazz sans surprise... Les grincheux feraient bien d'ouvrir leurs oreilles. D'abord parce qu'un enregistrement signé par le contrebassiste Luigi Trussardi n'est jamais anodin : cet homme-là possède en propre l'art de transmettre l'esprit du jazz, dont il a tout connu depuis quarante ans.Ensuite parce que Trussardi aime toujours à présenter de nouveaux talents, avec lesquels on le sent en parfaite connivence. Enfin parce que ce répertoire-là n'est pas si fréquenté (qui joue aujourd'hui les compositions de Gigi Gryce ?), et qu'il n'est aucunement question de revival. Ecoutez par exemple la façon dont le pianiste Laurent Courthaliac envisage l'univers de Monk : jamais dans l'imitation, mais avec un esprit neuf et curieux ; admirez la fougue des saxophonistes Gaël Horellou (alto) et David Sauzay (ténor) dans Opus de Funk (Horace Silver) ou Shaw' Nuff (Parker/Gillespie) ; partagez le plaisir du batteur (François Ricard (Salute to the Band Box). La diversité des formats, du duo au quintette, et la palette des couleurs sonore (Luigi Trussardi utilise aussi la basse piccolo) soutiennent encore l'intérêt tout au long du disque. Une réussite supplémentaire à l'actif de ce leader aussi modeste que respecté, et de ces jeunes musiciens qui, de collectif MU en Nuits blanches du Petit Opportun, en passant par le festival de Calvi, prouvent un peu plus chaque jour leur talent de jazzmen, sans oeillères stylistiques.
Arnaud Merlin - Jazzman
Le contrebassite Luigi Trussardi fait partie de ces contrebassistes européens qui ont accompagné tout un monde, y compris les plus grands, américains ou européens, dans l'univers des clubs, des standards et du swing qui reste au coeur de la pratique du jazz. C'est cette expérience, couvrant quelques décennies, qu'il apporte à ce nouveau CD, consacré aux compositions de Monk, Bud Powell et autres boppers. C'est ainsi qu'il aide à transmettre la grande tradition du bebop à ses jeunes partenaires et au public.
A la remarque de François Lacharme dans le livret - "Alors que tout, en musique, semble aujourd'hui tenir lieu d'évènement, il faut oser le chemin du bebop" - on aurait pu répondre que c'est quand même un changement que beaucoup empruntent, même de nos jours. Mais justement, ce n'est pas forcément l'audace qu'on recherche - ici on admire l'authenticité de ce bebop, en commençant par le répertoire, d'un goût irréprochable, et en continuant par le son de la section rythmique, très "d'époque". Une musique de répertoire, mais qui n'a pas pris une ride.
L'instrumentation varie tout au long du CD. Le ténor David Sauzay est à l'honneur sur quatre compositions, rejoint par le très chaud Gaël Horellou au sax alto pour deux morceaux, dont un "Shaw'nuff" endiablé. Le trio Courthaliac/Trussardi/Ricard se distingue sur "Wee See" de Monk, "Hallucinations" de Bud Powell (qu'on reconnaîtra comme étant le "Budo" des fameuses séances "Birth of the Cool" de Miles Davis), et "Salute to the Band Box" de Gigi Gryce. Enfin Trussardi, suivant l'exemple de Ron Carter, joue à l'archet une basse piccolo, quelque part entre le violoncelle et la contrebasse, sur "Crépuscule with Nellie" et le superbe "My Ship" de Kurt Weill, qu'on n'entend pas assez souvent. Malgré le solide travail du groupe sur les autres morceaux, ce sont ces deux-là, où les thèmes sont joués simplement, sans solo, que je préfère..

Tom STORER