"INTROSPECTION" - PREFACE
Alors que tout, en musique, semble aujourd'hui tenir lieu d'évènement, il faut oser le chemin du bebop. Langage commun, voie royale? Clichés rassurants, au mieux! Disons plutôt: ce qui reste quand on a tout oublié. Derrière les codes, le protocole, vademecum de tout jazzman, il y a une formule secrète, un lien transcendant entre l'artiste et cette histoire qu'il éclaire autant qu'il est éclairé par elle. Luigi Trussardi est bassiste, parfois violoncelliste. Autrement dit, il structure en s'effaçant.

S'il existe un nombre d'or en jazz, lui et ses musiciens en sont les détenteurs. J'irai jusqu'à dire les artisans. Ils me font penser à ces peintres qui reviennent à l'apprêt, à la préparation de la toile, au broyage des couleurs, à ce rituel où le laborieux, l'industrieux, sous-tendent en juste proportion le plaisir qu'ils vont faire naître.

Leurs sources? Horace Silver, reflets d'argent et blues qui tangue; Thelonious Monk, musique savante, énigmatique et patafiole; Kurt Weil, vaisseau de brumes et de songes; Bud Powell, si pressé d'être, le temps d'un fulgurant éclair; Gigi Gryce, à coup sûr grand prix de Rome s'il eût existé pour le jazz; Parker et Gillespie, ceux par qui rien ne serait plus comme avant.

La musique de ce CD aurait pu être enregistrée il y a 50 ans, mais elle semble presque avoir été créée hier soir. Cette résistance à la datation est un signe: en se permettant pareil grand écart, Luigi Trussardi et ses musiciens réconcilient les contraires, conjuguent la nostalgie au présent, dévoient l'horloge du temps pour lui inventer d'harmonieux cliquetis. Nés poètes, devenus ouvriers: c'est la marque des grands, aussi humbles soient-ils...

François Lacharme