S'il existe un nombre d'or en jazz, lui et ses musiciens en sont les détenteurs. J'irai jusqu'à dire les artisans. Ils me font penser à ces peintres qui reviennent à l'apprêt, à la préparation de la toile, au broyage des couleurs, à ce rituel où le laborieux, l'industrieux, sous-tendent en juste proportion le plaisir qu'ils vont faire naître.
Leurs sources? Horace Silver, reflets d'argent et blues qui tangue; Thelonious Monk, musique savante, énigmatique et patafiole; Kurt Weil, vaisseau de brumes et de songes; Bud Powell, si pressé d'être, le temps d'un fulgurant éclair; Gigi Gryce, à coup sûr grand prix de Rome s'il eût existé pour le jazz; Parker et Gillespie, ceux par qui rien ne serait plus comme avant.
La musique de ce CD aurait pu être enregistrée il y a 50 ans, mais elle semble presque avoir été créée hier soir. Cette résistance à la datation est un signe: en se permettant pareil grand écart, Luigi Trussardi et ses musiciens réconcilient les contraires, conjuguent la nostalgie au présent, dévoient l'horloge du temps pour lui inventer d'harmonieux cliquetis. Nés poètes, devenus ouvriers: c'est la marque des grands, aussi humbles soient-ils...
François Lacharme