LA PLAYLIST ELABETH

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Player Elabeth

Yves BROUQUI

à Marseille, Yves Brouqui a grandi à Grenoble avant de monter à Paris en 1983 et de faire le CIM (1983-86). C'est un guitariste aventureux qui aime les rencontres et les vrais défis. C'est ainsi que le départ pour New York s'est imposé comme une expérience fondamentale. Sa musique y a gagné en profondeur et en simplicité: il sait ciseler des phrases mélodiques d'une élégance limpide. Il s'inscrit avec lucidité dans la grande famille des musiciens sincères. Sa passion et son humilité sont garantes d'un talent en développement. Il sort chez Elabeth Live at Smalls avec Grant Stewart (ts), Michael Spike Wilner (p), Paul Ghil (b) et Joe Strasser (dm).

TA FAMILLE N'EST PAS MUSICALE...

Non, mon père était ingénieur et ma mère institutrice. J'ai commencé la guitare très tard, vers 18 ans. Jusqu'à 20 ans je m'étais destiné à une carrière d'alpiniste. J'ai commencé par McLaughlin, Larry Corryel, le rock, Philip Catherine Django... Puis j'ai fait le CIM - j'ai voulu apprendre par défi, et en jazz, j'ai vite été attiré par le blues, Charlie Christian, Pat Martino et surtout Wes Montgomery.

TU AS FAIT PARTIE DE LA SCENE PARISIENNE...

De 1983 à 1994, j'ai joué avec Simon Goubert, Steve Potts, le Bextet, George Brown, Carlos Barretto. Je suis de la génération des Soirat, Fickelson, etc. C'est une musique qui tourne autour de Coltrane mais je ne trouvais pas à la guitare l'issue qui me permettrait d'y entrer. Mais j'ai appris le langage, le phrasé. Luigi Trussardi et Philippe Combelle m'ont pris sous leurs ailes et Philippe m'a fait écouter Grant Green, une révélation. Je n'ai jamais été très véloce et d'entendre ce son, cette invention mélodique, le blues, le côté modal... Wes a été une référence incontournable mais Grant a été davantage un vrai modèle.

COMMENT AS-TU PRIS LA DECISION DE PARTIR POUR NEW YORK ?

J'ai eu l'impression qu'il fallait que j'aille me faire botter le cul. J'avais un statut à Paris et j'avais aussi mes idoles, comme Alain Jean-Marie, mais j'avais un certain goût pour l'aventure. Il ne s'agissait que de partir quelques mois... et je suis resté sept ans ! Le jazz est une langue qui est parlée aux quatre coins de la planète et j'ai eu envie d'apprendre le langage en allant à la source. On peut y arriver - regarde Pierre Boussaguet (qui joue avec Lew Tabackin, au Petit Opportun où se déroule la rencontre).

COMMENT S'EST PASSE CE SEJOUR ?

J'ai été serveur, j'ai fait plein de boulots pour vivre, et comme j , ai une certaine faculté d'adaptation et un goût pour les situations de sideman, au bout de deux mois, j'avais plein de petits gags. Là-bas, l'esprit de camaraderie est tel que même quand ça paye pas, les grosses pointures viennent jouer avec leurs copains. J'ai beaucoup jouer au Smalls et j'ai eu pas mal de contacts. Mon meilleur ami là-bas a été Grant Stewart (ts, plusieurs enregistrements chez Criss Cross) qui a été mon colocataire. J'ai vécu à Harlem deux ans et j'ai joué tous les soirs. On faisait jusqu'à 3 séances par jour avec Grant'. avec trois rythmiques différentes, on jouait de 15h à 18h, de 19h à 22h et de 23h à 2h ! C'était fantastique. J'ai aussi joué avec Peter Bernstein en duo, chez lui . Il a vraiment pris le meilleur de ce qu'il y avait chez Jim Hall pour le mélanger à Wes. Ça n'était pas vraiment des cours, on jouait simplement ensemble, mais c'est aussi comme ça que ça rentre. Peter est un type adorable et il m'a beaucoup influencé.

QUI FREQUENTAIS-TU?

Joe Mags Magnarelli (tp), Joe Strasser (dm), Michael VVilner (p), Rob Bargad (p), Mike LeDonne (p, org), Mark Taylor (dm), Paul Ghil (b) J'ai aussi joué un peu avec Eric Alexander (ts, Jazz Hot n' 584) et Jim Rotondi (tp) et avec Mala Waldron, la fille de Mal Waldron, qui est une superbe pianiste. Le club Détour s'est porté garant pour mon visa - c'est le visa 01 qui dure trois ans; c'est pour les artistes et ça coûte 2000 dollars. J'a 1 eu la chance de rencontrer Dan Converse, qui a été le guitariste de Jack McDuff. Il était moins loin de moi que Bernstein, il me donnait des solutions plus directes et me montrait les paliers qu'il me fallait dépasser. La vraie claque que j'ai prise, c'est en découvrant Joe Cohn (g), le fils d'Al Cohn (ts) : c'est un frénétique, un extra-terrestre. Il joue merveilleusement, un peu comme un Charlie Christian virtuose. Il a fréquenté Clark Terry, AI Grey... Et les anciens étaient présents aussi - Bobby Durham, Bob Mover, Jimmy Cobb, George Benson, Dr. Lonnie Smith, etc. On se sent au milieu d'un ensemble très vaste et j'y étais très à l'aise. J'ai cependant le regret de n'avoir pas énormément fréquenté la communauté noire que j , aurais aimé connaître un peu plus. Ça ne s'est fait que vers la fin et c'est dû au hasard des rencontres. En fait dans ce milieu, on ne se mélange pas tant que ça.

COMMENT T'ES-TU ADAPTE ?

J'ai rencontré des gens super, qui m'ont poussé et encouragé. J'ai appris à comprendre et à raconter des blagues, ce n'est pas évident! En fait, quand tu es à l'intérieur de cet univers, que tu as Russell Malone qui veut faire le boeuf avec toi et qui te tape sur l'épaule, Dennis Irwin (b) qui traîne tout le temps pour jouer, tu penses sans cesse à t'améliorer. Chacun est à sa place, il y a une hiérarchie implicite mais tout le monde est ensemble. C'est très sain parce que chacun connaît sa place: quand Grant (Stewart) avait un gig où il avait assez d'argent pour se payer Peter Bernstein dans son groupe, c'était normal qu'il prenne Peter et pas moi. De ce point de vue là, tout se passe bien. La sélection se fait uniquement sur le niveau - tu es bien accepté du moment que tu te la racontes pas. Mais tu apprends vite des détails - quand tu viens faire le boeuf, ce n'est pas grave si on te propose un morceau que tu ne connais pas mais si on t'en propose un, puis, deux, puis trois et que tu connais toujours pas, il faut savoir en proposer un toi-même! Sinon, on ne te prend pas au sérieux. Résultat, tu apprends beaucoup de morceaux et le lendemain, on te redonne ta chance parce que tes erreurs sont faites pour être dépassées - tu as le droit d'apprendre. J'ai aussi fait des gigs pourris avec de mauvais musiciens mais quand il y a des sous à la clé, il faut les prendre...

POURQUOI LE RETOUR EN FRANCE ?

Le mal du pays, la famille... Et puis, ça marchait bien là-bas, mais ça restait une expérience coûteuse. En même temps, je suis parti au moment où ça commençait à payer - je remplaçais Bernstein dans le groupe de LeDonne, au Smoke, Rob Bargad m'a proposé d'être dans son groupe pour son boeuf hebdomadaire... Et depuis six mois, je retrouve le système français- les Assedic et tout ce qui va avec... Je vais faire venir des gars ici, je vais organiser des choses, avec des jeunes qui sont en pleine ascension mais c'est plus lent que je croyais. Je retourne à New York le 12-13 juillet pour un gig sous mon nom au Smalls.

QU'AS-TU APPRIS ?

J'ai davantage conscience de mes moyens. J'ai fait le boeuf avec Maurice Vander au Franc Pinot alors que je n'aurais jamais osé avant. J'aimerais emprunter un peu à Kenny Burrell, à Wes et surtout à Charlie Parker. C'est plutôt auprès des saxs qu'il y a des influences - Christian avait écouté Lester... Je n'ai pas beaucoup écouté la tradition manouche, mais j'aime beaucoup Christian Escoudé qui est très respecté Ici et aux Etats-Unis.

QUELLE EST TA CONCEPTION DU JAZZ ?

Pour moi, le blues, l'improvisation et le rythme sont des éléments uniques. Quand on ajoute la dimension mélodique, ça devient un langage qui permet de converser avec ceux qui le parlent dans le monde entier. J'aurais du mal à entrer dans le langage de Sclavis ou Portal. J'ai du mal avec ceux qu'on appelle les « créatifs » : je respecte leur musique, je trouve simplement qu'ils ne laissent guère de place aux autres musiques. Par ailleurs c'est un terme et une revendication ridicules - ça n'est pas parce qu'on n'invente pas une forme, qu'on n'est pas créatif ! L'inédit en soi n'est pas forcément créatif, et c'est irrespectueux pour les autres musiques de se dire créatif en sous-entendant que les autres ne le sont pas. Rappelons-nous que jusqu'à la fin de sa vie, Cézanne allait au Louvre recopier les toiles des maîtres... Je ne comprends pas qu'on puisse dans le jazz ne pas être intéressé par la façon dont Lester envisageait l'interprétation d'une chanson. Cela dit, le mot jazz regroupe tellement de choses que Duke a arrêté de l'utiliser en 1934.

COMMENT CONSIDERES-TU TON STATUS ?

Je suis un artisan. Si j'arrive à interpréter une musique qui existe déjà avec émotion et sincérité, en faisant passer quelque chose, j'en serai très heureux. La culture des musiciens à New York est impressionnante, elle peut même être étouffante parce qu'on a la pression de tous les grands, tu as toujours 200 musiciens de référence qui sont là comme une épée de Damoclès au-dessus de ta tête ! En musique, il y a beaucoup de respect pour la musique qui a précédé. Aux USA, si tu veux faire ton créatif, t'as intérêt à ce que ce soit solide et intéressant si tu ne veux pas passer pour un escroc.

CETTE CULTURE JAZZ FAIT SOUVENT DEFAUT...

Ceux qui ont eu un apprentissage classique maîtrisent vite le jazz - ils ont les doigts, la théorie, ça vient vite. Sauf qu'après, ils abandonnent le jazz aussi vite parce qu'ils s'en lassent et ont l'impression d'en avoir fait le tour. Il y a des subtilités qu'ils croient maîtriser, mais il est complètement faux qu'on puisse maîtriser Bud Powell en deux ans!

QUEL EST TON OBJECTIF MUSICAL ?

Je veux faire partie de la grande famille des guitaristes de jazz. De ceux qui ont oeuvré dans le jazz. C'est le cas de Joe Cohn, de Bernstein de Christian Escoudé, de Lee Stewart... Scofield en fait sans doute partie aussi mais pas Metheny, ni Abercrombie, ni McLaughlin - que j'ai beaucoup écoutés par ailleurs. Ils ne sont pas des guitaristes emblématiques de la famille du jazz. Il faut un certain courage pour rester à l'intérieur de cette famille: si tu fais trop de bêtises et d'écarts, tu finis par en sortir.

Entretien réalisé par Jean SZLAMOWICZ, MAI 2002 - JAZZHOT N°590